Cérémonie en l’honneur des victimes polonaises de l’accident d’avion [cs]

Bernard Kouchner a présidé, en présence de Janusz Styczek, chargé d’affaires de Pologne à Paris, jeudi 15 avril au Quai d’Orsay, une cérémonie d’hommage et de recueillement à laquelle étaient conviés notamment les ambassadeurs de l’Union européenne à Paris.

Messieurs les Secrétaires d’Etat, Cher Alain, Cher Pierre,
Monsieur le Sénateur,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames et Messieurs,
Amis,

Samedi dernier, nous fûmes tous Polonais.

Stupéfaction, choc, tristesse infinie… par quels mots qualifier cette immense catastrophe ?

Depuis samedi, dans toute la Pologne, le temps est comme suspendu. Toute une nation est aujourd’hui frappée par l’un des pires drames de son histoire récente. Les Polonais communient dans la fraternité du deuil, du chagrin et du souvenir.

Nous nous associons à leur douleur, qui est aussi la nôtre.

Car les peuples polonais et français sont unis par une amitié séculaire, nourrie par l’histoire et par la force de nos liens humains ; des liens renforcés par la présence en France de plus d’un million de Français d’origine polonaise. Ces femmes et ces hommes, attachés à leurs racines, mais profondément ancrés dans notre vie nationale, je les connais bien. Et je veux leur dire toute ma sympathie.

Dans sa douleur, la Pologne n’est pas seule. Plus que jamais, dans ce terrible deuil, la France et l’Union européenne se tiennent pleinement à ses côtés. Et je veux remercier les Ambassadeurs, les élus et tous ceux qui, présents ici, se sont joints à nous pour cette cérémonie, en témoignage de notre solidarité profonde avec le peuple polonais.
En cet instant de recueillement et de souvenir, je veux saluer la mémoire de toutes les victimes et m’associer au chagrin de leurs familles et de leurs proches.

La Pologne a perdu quatre vingt seize des siens. Tous se rendaient à Katyn pour y commémorer le 70ème anniversaire de l’effroyable massacre de plus de 20 000 officiers et responsables civils polonais, exécutés, un par un, d’une balle dans la nuque, sur ordre de Staline.
Au-delà du choc provoqué par la violence extrême d’une catastrophe aérienne de cette ampleur, c’est l’effroi, la stupeur, qui a saisi le monde. Stupeur devant le hasard – l’insupportable fatalité – de cette terrible répétition de l’histoire, en dépit de circonstances très différentes ; devant le tragique destin d’une nation par deux fois frappée sur la même terre de Katyn, à, pratiquement, jour pour jour, 70 ans d’intervalle – qui nous a laissés muets d’horreur.

Samedi dernier, la Pologne a une nouvelle fois perdu des figures clés de sa vie nationale.

Elle a perdu son Président, Lech Kaczynski, qui a péri aux côtés de son épouse et de plusieurs de ses principaux collaborateurs.
Le Président de la République Nicolas Sarkozy, de nombreux représentant de la France et moi-même serons dimanche prochain auprès des Polonais pour rendre un dernier hommage au Président défunt avec qui, nous avions noué, au-delà de nos divergences, des relations de travail et des liens personnels.

Les Polonais ont perdu dix-huit Parlementaires, issus de tous les partis politiques, de la Diète et du Sénat. Se trouvaient ainsi parmi eux M. Jerzy Szmajdzinski, candidat de la gauche démocratique à l’élection présidentielle et M. Krzysztof Putra ; Madame Krystyna Bochenek, vice-Présidente du Sénat.

Des représentants de la société civile polonaise comme la Présidente du Conseil de l’ordre des avocats Mme Joanna Agacka-Indecka ont également péri.

La Pologne a également perdu les plus hauts responsables de son armée – l’ensemble de son état-major –, le Directeur de la Sûreté nationale et de hauts dignitaires religieux catholiques, protestants et orthodoxes, mais aussi de grandes figures historiques :

Je pense à Ryszard Kaczorowski, ancien déporté au goulag de la Kolyma et dernier président de la République de Pologne en exil à Londres ; lui qui avait remis les clés du pays à Lech Walesa, premier président élu démocratiquement de la Pologne d’après-Guerre.

Je pense aussi à mon amie Anna Walentynowicz, première ouvrière des chantiers navals de Gdansk, figure historique de Solidarnosc, dont j’ai admiré et soutenu les combats pour la liberté et la démocratie.

La Pologne a aussi perdu dans ce drame des descendants et proches des officiers assassinés. Cruauté du destin, ce sont ceux qui avaient consacré leur vie à faire connaître la vérité et à perpétuer la mémoire de Katyn, qui, à leur tour, ont péri dans la forêt de Smolensk - cette forêt, par deux fois tombeau de la Pologne, dont la terre – disait Jacek Kaczmarski, le « barde de Solidarnosc » - « la terre porte l’empreinte, se souvient encore du goût du sang ».

Katyn !

Chacun sait quel traumatisme, quelle mémoire infiniment douloureuse, ce mot recouvre en Pologne. Car, à travers la destruction de ses élites, c’est la renaissance et l’existence même de la Pologne en tant qu’Etat indépendant que l’Union Soviétique, alors alliée à l’Allemagne nazie, a voulu empêcher.

Et je n’oublie pas que, pour la première fois, le Premier ministre russe, Vladimir Poutine, était présent, trois jours avant le drame, aux côtés de Donald Tusk, Premier ministre polonais. Oui, lourd symbole, c’est trois jours après une commémoration historique qu’est intervenue cette tragédie.

Que le souvenir de ce drame, dans ces lieux de destruction et de souffrances, permette – sans oublier l’histoire – d’aider à la réconciliation !

Il faut pour cela que tous poursuivent le courageux travail de mémoire entrepris. Un travail de mémoire que s’était efforcé de porter, ici à Paris, le peintre et écrivain Joseph Czapski, l’un des rares officiers polonais prisonniers des Soviétiques à avoir échappé au massacre, alors qu’en Pologne d’après-guerre était imposé le mensonge.

Mais le tragique de l’histoire ne s’arrête pas là. Il y a 67 ans, en juillet 1943, quelques mois après la découverte des charniers de Katyn par l’agresseur nazi, périssait, dans une autre catastrophe aérienne, le Général Sikorski, Commandant en chef des armées polonaises et Premier Ministre du gouvernement polonais en exil à Londres, au moment critique où se jouait le sort de la Pologne d’après-guerre.

Bien sûr, le drame de ces derniers jours touche une autre Pologne. Une Pologne restaurée dans son indépendance, sûre de ses institutions, solidement ancrée dans l’Union européenne et la démocratie. On le voit dans ces jours tragiques.

Mon premier geste a été d’appeler mon ami, le ministre Sikorski, dont les paroles me restent en mémoire ; puis l’ambassadeur.

Aujourd’hui, alors que la perte et l’absence se font si cruellement sentir, rendons hommage ensemble à toutes celles et tous ceux qui nous ont quittés.

Je vous demande d’observer une minute de silence./.

Texte du discours de M. Kouchner en polonais

Dernière modification : 01/10/2013

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