Discours à l’occasion de la décoration de Mme Marta Kubišová

Discours de M. l’Ambassadeur à l’occasion de la remise de la médaille de Chevalier de la Légion d’honneur à Madame Marta Kubišová, le 29 octobre 2012.

Madame, chère Marta Kubišová,
Mesdames, Messieurs,

C’est un grand plaisir pour moi de vous accueillir au Palais Buquoy, en cercle restreint et en présence de vos amis. Nous sommes en effet réunis, en cette fin d’après midi, pour vous exprimer la reconnaissance de la France en vous distinguant dans l’Ordre national de la Légion d’honneur. Mon pays rend ainsi hommage à votre engagement éminent en faveur de la liberté - politique, bien sûr mais également de son corollaire naturel qu’est la liberté de création et plus simplement des valeurs qui nous sont communes.

Chère Madame, c’est tout autant votre carrière d’artiste hors du commun que votre engagement notamment en faveur de la charte 77 que vous avez signée - ce qui vous a valu beaucoup de reconnaissance par vos compatriotes mais également bien des brimades – que mon pays souhaite aujourd’hui distinguer. Je suis particulièrement fier d’être celui qui a le privilège de pouvoir exprimer très concrètement cette reconnaissance.

Permettez, Madame, à l’Ambassadeur de France en République tchèque d’évoquer pour initier ces propos un souvenir personnel, très récent et qui m’a beaucoup marqué. Lors de votre venue ici à l’occasion de la célébration du 14 juillet dernier, bon nombre de nos amis tchèques présents qui vous ont croisé à cette réception, nous ont parlé ensuite à de nombreuses reprises – à mes collaborateurs et à moi-même – de ce que vous prépariez alors activement et qu’ils attendaient parfois fébrilement, pour certains : je veux parler de la série de six concerts que vous alliez donner fin août dernier sur la scène d’été du théâtre Ungelt, dans le quartier du château. Etant retenu à Paris, je n’ai pas pu assister à l’un de vos concerts et l’ai beaucoup regretté. J’ai toutefois saisi, en écoutant parler nos amis tchèques – pragois ou non, de milieux sociaux, de cultures et surtout d’âge très différents, combien vous étiez pour eux – certes une personnalité qui les avait marqués et pourquoi ne pas le dire une autorité morale – mais aussi et surtout une grande artiste.

Que de chemin parcouru depuis la finale de l’émission télévisée Hledáme nové talenty (A la recherche de nouveaux talents) qui vous fait progressivement connaître. Vous avez à peine 20 ans dans la Tchécoslovaquie et déjà vos activités artistiques sont multiples, en cette période de toute relative libéralisation qui suit la glaciation stalinienne. Vous jouez au théâtre sous la bienveillante mais très exigeante tutelle du dramaturge, scénariste et écrivain Ludvik Askenazy, qui sera connu de mes compatriotes après qu’il aura obtenu à Cannes en 1966 le prix du meilleur scénario et avant que les événements de 1968 ne l’obligent à prendre le chemin de l’exil. Vous obtenez des rôles au cinéma mais surtout avec Helena Vondrackova et Vaclav Neckar vous connaissez alors un succès aussi foudroyant qu’inattendu en constituant le groupe musical des Golden Kids.

C’est également à cette époque que les liens avec mon pays se nouent. A l’invitation de Bruno Coquatrix, mythique directeur de l’Olympia, le temple parisien de la chanson et du music hall, vous chantez à Paris, en avril 1968 pendant près de 3 semaines, en alternance avec Joséphine Baker. Coquatrix vous propose de rester plus longtemps mais vous souhaitez ardemment revenir à Prague où vous sentez que les événements se précipitent. Vous gardez un souvenir ému de cette période car l’accueil et la curiosité des Français à votre égard vous a beaucoup surpris. Vous vous rendez également à deux reprises à Cannes, au Midem (Marché international du disque et de l’Edition musicale) qui n’est pas du tout l’immense marché d’aujourd’hui mais une rencontre encore modeste de professionnels de la musique, fondée en 1967.

Toutefois, entre ce premier succès à l’Ouest - pour reprendre la terminologie de l’époque - en l’occurrence à Paris et la parution presque concomitante de votre premier album solo et du premier disque des Golden Kids, tout à basculé. Les troupes du pacte de Varsovie ont mis une fin brutale à l’expérience du socialisme à visage humain. La normalisation – que ce terme est à la fois effrayant et particulièrement pertinent pour décrire ce processus progressif de mise au pas ! – devient la norme. Si votre chanson Prière pour Marta Modlitba pro Martu est devenue un symbole de résistance et de contestation de cet étouffement progressif, c’est bien parce qu’elle évoque pour tous vos compatriotes qui ont sincèrement cru pouvoir bâtir un autre univers politique et social, l’absurdité de la situation mais aussi la certitude qu’à la nuit de l’oppression succèdera – un jour, personne ne sait alors quand ce jour viendra – une aube nouvelle.
Les ténèbres lèvent lentement l’encre dans le Ciel et chacun récolte ce qu’il a semé. Que cette terre reste en paix ! Z oblohy mrak zvolna odplouvá a každý sklízí setbu svou. Ať mír dál zůstává s touto krajinou. Combien de Tchèques et de Slovaques mais également de Polonais ont ces paroles dans leur esprit encore aujourd’hui.

Pour vous cependant, source d’espoirs pour tout un peuple, rayonnante de jeunesse et d’ardeur - vous avez juste 25 ans, le plus bel âge dans la vie- les ténèbres demeurent épaisses. Lorsque vous recevez en 1970 votre troisième titre de Zlatý Slavík, en l’occurrence le titre de meilleur artiste que vous décerne le public c’est-à-dire les auditeurs tchèques =et= slovaques - je tiens à le préciser car aujourd’hui encore votre popularité dans ce pays voisin est intacte- vous êtes déjà une paria, une exilée intérieure, une bannie des scènes publiques. Vous serez dénigrée, outragée dans votre réputation par des accusations odieuses et des preuves fabriquées. Le lynchage médiatique et la répression au quotidien ne vous découragent pas et vous vous engagez dans l’opposition à ce régime absurde. Dans une même énergie vitale, j’ai l’impression que votre créativité artistique et votre amour de la liberté se rejoignent.

Laissez moi vous dire qu’à 25 ans, avec la renommée dont vous disposiez, avec j’imagine, les propositions d’autocritique et de collaboration que le régime d’Husak vous a probablement faites, vous auriez pu choisir la voie du renoncement et donc d’avantages économiques substantiels en cette période de disette. Bref, à cet âge avec la vie devant soi, d’autres auraient choisi la voie de la facilité. Pas vous !. Non seulement vous vous engagez dans la dissidence avec détermination, non seulement vous signez la Charte 77 mais vous en devenez une des porte-paroles.

Madame Kubišová, je veux également vous dire que je suis très honoré et ému de pouvoir décorer un des signataires de la Charte 77. Comment ne pas évoquer la mémoire de ceux qui, comme vous, ont eu le courage d’apposer leur signature sur ce manifeste pour la liberté et ne sont plus parmi nous depuis peu : Jiri Dienstbier que j’admirais beaucoup et recevais ici quelques jours avant sa disparition, ou Anna Farova, qui nous a quittés quelque semaines après.

Qu’il me soit permis d’associer leur souvenir à cette cérémonie en mentionnant également celui qui n’a jamais connu la liberté, celui qui fut une des âmes de ce mouvement, celui dont l’œuvre philosophique demeure aujourd’hui un objet d’études et d’admiration, je veux bien sûr mentionner quelqu’un que vous avez connu en dépit de la différence d’âge, le philosophe Jan Patocka.

Comme lui, même si c’est dans un registre très différent et pour un public qui n’est pas le même, à la fin des années soixante, vous redonnez courage à vos compatriotes. Vous le faites également en 1988, à l’occasion de la célébration clandestine de la résistance à l’invasion soviétique, puis enfin en novembre et décembre 1989. Vos compatriotes vibrent et retrouvent les paroles que vous leur chantez. Tout le monde a ainsi compris, qu’affranchi de la soumission totalitaire en vigueur et refusant d’instrumentaliser la culture au service d’une cause politique, vous ayez offert à vos concitoyens, à travers votre oeuvre, le refus de l’asservissement et une ouverture sur le monde. Vous avez été une de leur voix dans la clandestinité. Aujourd’hui, le contexte est radicalement différent, heureusement ; la République tchèque est dans l’Union européenne, et vous demeurez présente dans bon nombre de cœurs.

Laissez-moi vous le dire que j’éprouve devant vous un sentiment très particulier. Je me sens d’abord comme un des nombreux dépositaires d’une longue lignée d’ambassadeurs de France qui se sont succédé ici. Vous avez connu certains d’entre eux. Ainsi, s’il me revient l’honneur de vous conférer cette décoration ce soir, je voudrais faire mémoire de tous vos amis, peut-être de vos maîtres, certainement de vos parents et de tous ceux qui vous ont accompagné, pendant ces décennies dans votre travail artistique et dans votre engagement, en particulier ceux qui sont partis avant que la Révolution de velours ne puisse conforter l’idée qu’ils avaient raison de lutter.

C’est à tous ces titres, Madame, que mon pays souhaite honorer votre oeuvre artistique, rendre hommage à votre engagement et vous exprimer sa gratitude pour avoir porté ces valeurs universelles de liberté qui unissent profondément la France et la République tchèque.

Madame Marta Kubišová,

Au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur.

Pierre Lévy

Dernière modification : 05/04/2013

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