Discours à l’occasion de la décoration du cardinal Duka [cs]

Remise des insignes de chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur au cardinal Dominik Duka, archevêque de Prague

19 septembre 2012, Palais Buquoy

Monsieur le Cardinal, Cher Monseigneur Duka,
Excellences,
Chers collègues,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Je suis très heureux de vous accueillir au Palais Buquoy, dans ce cercle chaleureux que vous avez choisi pour vous entourer en ce moment solennel. Nous sommes en effet réunis ce soir pour cet hommage que vous rend la République française en vous distinguant dans l’Ordre de la Légion d’honneur.

C’est un honneur tout particulier pour un ambassadeur que de décorer et d’évoquer une personnalité aussi éminente que la vôtre ; c’est aussi, pour moi, un grand plaisir personnel. La tâche est immense à la mesure de votre haute figure. Par où commencer ? J’ai choisi de rappeler un souvenir qui nous lie tous.

Il est des moments où un pays est face à son Histoire, un peuple face à ses valeurs, des hommes face à leur vérité. Il en fut ainsi lors du décès du président Vaclav Havel, l’année dernière. La cérémonie du 23 décembre dernier à la cathédrale a été un grand moment d’émotion nationale que j’ai partagé de manière inoubliable. Je garde à l’esprit votre homélie, si puissante, réchauffant l’air glacé de Saint-Vitus. Vos mots étaient lumière : la vérité et l’amour, face au mensonge et à la haine, le courage, la confiance dans l’avenir. Autant de principes qui ont inspiré la vie de Vaclav Havel avec lequel vous avez vécu le pire – la détention commune à la prison de Plzen-Bory - et le meilleur. Vous évoquiez Sainte-Agnès de Bohême, canonisée quelques jours avant la Révolution de velours, protectrice de ce combat pour la liberté, l’appelant à accompagner Vaclav Havel au royaume de la vérité et de l’amour.

Cette communion que nous avons vécue autour de la mémoire d’un homme, de son combat nous renvoie à la part irréductible qui habite certains êtres : des convictions personnelles, politiques, religieuses, la fidélité à une tradition. Tel est le fil qui guide leur engagement irréductible face à la barbarie, qu’elle s’appelle nazisme ou communisme, toute forme de totalitarisme, la négation de l’Autre que représentent le racisme et l’antisémitisme. Sont-ils des êtres d’exceptions, ou tout simplement des humains ? Je ne le sais. Mais ils se distinguent par leur capacité à aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, à s’accomplir pour devenir ce qu’ils sont. C’est cette part en vous que j’essayerai maintenant d’approcher.

A la sortie du lycée, parce qu’on vous interdit d’entrer à l’université, pratique assez courante à l’époque, vous devez embrasser une carrière manuelle à l’usine de constructions mécaniques ZVU dans votre ville natale où elle existe d’ailleurs toujours. Vous y restez trois ans avant de remplir vos obligations militaires. Ayant mis ces années à profit pour préparer votre avenir, lorsque vous décidez d’entrer dans les ordres, vous choisissez d’abord le séminaire de Litomerice.

Toutefois, l’appel d’une formation plus exigeante et le goût de l’étude vous font choisir d’entrer clandestinement chez les fils de Saint Dominique où vous prononcez vos premiers vœux en janvier 1969. L’année précédente, vous avez été porté, comme tous vos compatriotes, par ces immenses espoirs, annihilés brutalement par l’invasion soviétique et les débuts de ce qu’on appellera plus tard de ce nom effroyable la « normalisation ».

Et pourtant que d’embuches dans votre formation mais aussi dans votre apostolat puisque les autorités de l’époque vous ont interdit le travail pastoral peu après votre ordination et que pendant 15 ans, vous avez travaillé chez Skoda ! Et pourtant, En parcourant vos publications, on remarque très vite ce goût de la transmission du savoir qui vous anime alors et ne vous quittera plus. Après la Révolution de velours, enfin libéré des carcans politiques et de la clandestinité, vous devenez provincial des Dominicains tchèques et enseignez l’exégèse et surtout l’anthropologie biblique à l’Université d’Olomouc. La dimension culturelle des Ecritures est pour vous essentielle.

Ainsi, c’est tout naturellement qu’on se tourne vers vous pour ce qui est alors un travail de titan et qu’on vous demande d’être le co-éditeur de la version tchèque de la Bible de Jérusalem, sur laquelle vos confrères dominicains français de l’école biblique de Jérusalem travaillent depuis 1948. C’est le fruit de ce travail collectif que vous avez coordonné qui a d’ailleurs été offert au Pape lors de sa visite en République tchèque à l’automne 2009.

Toutefois, sans oublier votre rôle d’enseignant, de passeur soucieux de transmettre les valeurs universelles pour lesquelles - dans un tout autre contexte politique- vous n’avez jamais hésité à vous engager sans retenue en dépit des dangers, il me semble également utile d’évoquer, la figure d’un de vos maitres. Bien que disparu depuis près de 40 ans, il demeure comme une figure tutélaire et un personnage hors du commun, un de ceux dont la vie même est un témoignage, un de ceux à qui, ce qui était alors l’Eglise du silence, doit beaucoup. Je veux parler du Cardinal Stefan Trochta qui vous a ordonné prêtre le 22 juin 1970.

De la génération et de la trempe des Wyszinski et des Beran, je sais combien il vous a marqué et combien son témoignage fut essentiel dans les années difficiles de votre apostolat clandestin ou encore aujourd’hui, alors que les conditions ont fondamentalement changé. Il lutta courageusement contre l’idéologie nazie pendant la guerre. Interné comme résistant à Terezin, puis à Dachau et Mathausen où il n’échappa à la mort que par hasard, il fut peu de temps après sa nomination comme évêque de Litomerice en 1947 à nouveau enfermé, cette fois ci par le pouvoir communiste dans la sinistre prison de Leopoldov où au début des années 50, se trouvaient tous les opposants ou réputés tels au nouveau régime d’obédience stalinienne.

En dépit de cette adversité, il reprit ses activités pastorales dès qu’il fut libéré – à titre provisoire - en 1960 avec un soin très particulier pour la formation des jeunes en général et celles des séminaristes en particulier, dont vous faisiez partie. Nommé cardinal en secret - in pectore pour reprendre le terme de droit canonique – en 1969, il vous confère le sacerdoce l’année suivante avant de décéder quelques années plus tard. Si j’évoque cette personnalité hors du commun, peu connue en Europe occidentale, c’est que sa devise épiscopale Actio-sacrificum-Caritas, pourtant choisie en 1947 avant le changement de régime, est tout un programme et pour dire vrai, Monseigneur, je dirais qu’elle n’est pas fondamentalement différente de celle que vous avez choisie lors de votre nomination à Hradec Kralove par Jean-Paul II, et que vous avez tenu à conserver en tant que 36eme archevêque de à Prague : In Spiritu veritatis. L’exigence d’une vérité qui trouve sa raison d’être dans l’action pour l’altérité, d’une vérité qui rend libre, c’est une filiation dont vous pouvez aujourd’hui être légitimement fier.

Je prends le risque de m’engager sur un terrain difficile en évoquant la question de la restitution des biens d’églises, très suivie par beaucoup de diplomates ici. Je sais en effet combien elle mobilise votre énergie depuis longtemps. Il ne m’appartient évidemment pas de prendre parti. Du point de vue français, cette question est très intéressante. Il y a un peu plus d’un siècle s’achevait une des plus grandes batailles politique de l’histoire de mon pays. L’adoption de la loi de 1905 dite de séparation des églises et de l’Etat mettait fin à un conflit séculaire entre deux France. Elle fondait notre identité républicaine et ouvrait la voie à la laïcité. Elle a surtout permis aux confessions de s’accomplir dans une liberté aujourd’hui reconnue par tous et dans la paix civile.

Enfin, Monseigneur, je veux ici mettre en exergue une autre de vos facettes qui bien évidemment réjouit cette ambassade, je veux bien sûr parler de votre maitrise de la langue française. Je me souviens d’une réunion organisée par ma collègue belge au titre de sa présidence de l’Union européenne. Elle vous avait invité à vous exprimer devant les ambassadeurs des Etats membres de l’Union européenne. Vous l’aviez fait en français et j’avais découvert, à cette occasion, non sans amusement, que certains de mes collègues parlaient ma langue. Même si par modestie, vous m’avez dit lors de votre première visite dans cette ambassade que vous étiez « francophone autodidacte », j’avoue que j’aimerais parler tchèque comme vous parlez français.

Votre attachement à notre langue et à notre culture est bien sur liée aussi à votre volonté de mieux connaître puis de travailler avec l’Eglise de France. Comme provincial des Dominicains, avant votre accession à l’épiscopat, vous avez souhaité que les jeunes dominicains puissent effectuer leur formation en France, dans la province dominicaine de Toulouse. Est-ce là une décision liée à l’intérêt que suscite chez vous la vie et l’œuvre pour l’Eglise des dominicains français du XXème siècle, je pense aux pères Lagrange, le fondateur de l’école biblique de Jérusalem, aux pères Marie-Dominique Chenu ou Yves Congar qui ont tant œuvré durant la période conciliaire, à Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran assassiné alors qu’il avait consacré sa vie à l’Algérie ?.

Ou tout simplement parce que vous aviez noué des contacts privilégiés avec vos confrères français dominicains ? Mgr Raffin évêque de Metz, Mgr Legrez archevêque d’Albi et bien sûr Mgr Brugues ancien évêque d’Angers, récemment promu bibliothécaire de l’Eglise ? C’est en tous cas la raison pour laquelle tous vos jeunes frères s’expriment dans un français châtié. Je pense notamment au père Benedikt Mohelnik que je vois souvent. Par ailleurs, en mai 2011, peu de temps après votre nomination comme archevêque, vous vous êtes rendu en visite à Paris. Votre intervention au collège des Bernardins à laquelle j’ai pu assister – avec ma collègue Marie Chatardova – a beaucoup impressionné.

Je sais que vous êtes séduit par cette réalisation du regretté cardinal Lustiger où sont menés des travaux de recherche, de réflexion qui dépassent très largement la sphère du religieux, mais aussi de formation et d’expression artistique. Vous en avez d’ailleurs parlé lors de la visite à Prague de Mgr Vingt-Trois, votre homologue parisien qui fut enchanté de l’accueil que vos confrères évêques et vous-même lui avez réservé. Vous faites également partie du Comité de l’association française pour la canonisation de l’Impératrice et Reine Zita, patronnée par l’abbaye de Solesmes et par votre confrère Mgr Yves Le Saux, évêque du Mans.

Monseigneur,
Mesdames, Messieurs, chers amis,

Il n’est jamais aisé de résumer l’itinéraire et la personnalité d’un homme et de retracer ses mérites que la France a souhaité reconnaitre, encore plus pour vous. C’est d’abord à votre engagement et à votre message de fraternité et d’universalité que mon pays veut rendre hommage ce soir. Mais c’est aussi un hommage du cœur à un grand ami de la France.

Dominik DUKA, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier de la Légion d’honneur.

Pierre Lévy

Dernière modification : 06/11/2013

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