Euroskop.cz : Interview avec M. Pierre Lévy (27 mai 2014) [cs]

Interview avec M. Pierre Lévy, directeur de l’Union européenne du Ministère des affaires étrangères et ancien ambassadeur de France en République tchèque, publiée par Euroskop.cz le 27 mai 2014.

Voir l’interview sur le site Euroskop.cz.

Pierre Lévy : La crise géopolitique en Europe n’a pas été une surprise

Haut fonctionnaire du MAE français et ancien ambassadeur de France en République tchèque, M. Pierre Lévy s’est rendu à Prague pour négocier le plan d’action préparé entre la République tchèque et la France. Dans son interview pour Euroskop, il s’exprime non seulement sur les relations bilatérales franco-tchèques et la politique de la France en Afrique mais aussi sur la position de l’UE vis-à-vis de l’Ukraine.

Quel est votre avis sur la politique européenne du nouveau gouvernement tchèque ?

Pour nous, il est important que le nouveau gouvernement cherche à plus s’engager dans les affaires européennes. La République tchèque se trouve au centre de la carte de l’Europe, elle est donc liée à son avenir. A moi, cela me paraît comme un pas naturel et très positif. Quand j’étais ici (en tant qu’ambassadeur de France en RT – note de la rédaction), je disais toujours que, dans ce contexte politique très difficile, nous avons besoin de la République tchèque pleinement en Europe. Sinon l’Europe ne sera pas complète et ne sera pas elle-même. Vous devez prendre une part active au débat.

La France est l’un des grands pays de l’UE. Si vous deviez donner un conseil aux petits États-membres afin qu’ils travaillent de manière plus efficace dans l’UE, que leur diriez-vous ?

Je n’aime pas tellement faire la distinction entre les grands et les petits pays de l’UE. Le système européen favorise plutôt les petits États car lors des votes, le système de pondération des voix leur donne un poids dépassant leur taille. Puis, dans de nombreux domaines, l’unanimité est la règle. De surcroît, quand on regarde la ligne de séparation dans plusieurs sujets, elle ne correspond pas à la division entre les grands et les petits États. Cette ligne de séparation change en fonction des différents sujets. A vrai dire, parfois certains États ont, en raison de leur passé ou leur poids, un mot spécifique à dire ou une expertise particulière. Mais l’Union a 28 membres aujourd’hui, et en aura peut-être même plus à l’avenir. L’UE est très hétérogène et chaque voix y compte. Si vous voulez avancer, vous devez faire des coalitions, vous devez coopérer avec tout le monde. Aucun État membre ne doit être négligé, et telle est notre politique.

Coopération mutuelle

Prague et Paris actuellement préparent un plan d’action commun. Où voyez-vous les meilleures possibilités pour la coopération entre nos deux pays ?

Nous sommes très près de la conclusion d’un accord. Le projet est prêt et est en train d’être examiné par la partie tchèque. A la prochaine occasion qui se présentera, nous chercherons à conclure cet accord au niveau politique. Même si le document n’a pas encore été officiellement signé, nous travaillons là-dessus et nous sommes en contact tous les jours. A mon avis nous avons beaucoup d’intérêts communs : l’énergie, la sécurité énergétique, le nucléaire, le Partenariat oriental, les élections européennes qui approchent.

Comment voyez-vous l’avenir de la coopération en matière de politique énergétique ?

Nous devons œuvrer en faveur d’une réelle politique énergétique en Europe. Il est important d’atteindre trois objectifs. Le premier d’entre eux est la compétitivité. Nous devons être à même de proposer l’énergie aux consommateurs et à l’industrie pour un bon prix. L’énergie pour l’économie, c’est comme le sang pour le corps humain. La protection de l’environnement et la lutte contre le dérèglement climatique représente le deuxième objectif. Chaque État prend ses propres décisions – quelle sera l’étendue de sa transition vers les ressources renouvelables, à quel point il utilisera ses propres ressources ou développera l’efficacité énergétique. Enfin le troisième objectif est d’assurer la sécurité énergétique qui a toujours été extrêmement importante, elle l’est d’autant plus aujourd’hui à l’époque de la crise ukrainienne. La République tchèque le sait très bien puisqu’elle a dû faire face à une crise des approvisionnements en gaz au cours de sa présidence de l4union européenne (en février 2009 – note de la rédaction). Nos deux pays également soutiennent le nucléaire. Nous avons une expertise particulière, nous avons signé un accord commun et nous devons poursuivre le développement dans ce domaine.

Aux yeux des Tchèques, la France n’est pas représentée par un seul grand investisseur. Les entreprises tchèques sont-elles intéressées par les investissements ?

Je ne serais pas d’accord avec cela. Les entreprises françaises réalisent d’importants investissements en République tchèque. Je pense par exemple à Komerční banka, à Veolia, à Dalkia ou à l’usine automobile TPCA à Kolín. Les Français voient qu’il y a en République tchèque des professionnels de qualité et une tradition industrielle. Votre pays bénéficie même d’un avantage comparatif grâce à sa localisation géographique. Certaines entreprises françaises investissant en République tchèque travaillent aussi pour les marchés allemand ou polonais.

Relations internationales

En 2007–2008 vous avez été secrétaire général d’une commission chargée de l’élaboration du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France. Avez-vous compté dans vos scénarios avec l’éventuelle émergence de conflits en Ukraine, au Mali et en République centrafricaine ? Vos attentes ont elle été atteintes ?

Je ne dis pas que nous avons anticipé l’annexion de la Crimée mais je dois avouer, modestement, que ce document n’a pas trop vieilli. Il évoque les problèmes d’’organisation de l’espace européen, la question de nos intérêts stratégiques dans les pays voisins, la problématique du terrorisme, le besoin de soft power européen, ainsi que l’Afrique. Je suis toujours plutôt satisfait de ce document.

Pour chaque ministre des Affaires étrangères, il est bien sûr difficile de bien allouer les ressources, la France est limitée par son budget. La France a le deuxième réseau diplomatique au monde derrière les USA. Nos ambassades et consulats sont dans un réseau universel. Il y a trois types d’ambassades conformément au Livre blanc. Les grandes ambassades polyvalentes, celles avec une mission prioritaire qui forment deux tiers de cet ensemble, et quelques petites ambassades avec un ambassadeur et un personnel peu nombreux. Ainsi nous sommes capables de réagir de manière flexible.

Nous assistons à une crise russo-ukrainienne. Pensez-vous que les États européens coordonnent bien leurs démarches vis-à-vis de Moscou et de Kiev ?

En regardant en arrière, on voit que la politique vis-à-vis de la Russie a plutôt divisé les États membres car le degré d’exposition politique et économique des pays de l’UE à cette crise est différent, de même que leur dépendance énergétique de la Russie. Nous ne partageons pas non plus la même histoire. Cette situation rappelle aux Tchèques certains évènements, notamment en 1968. Cela vaut également pour les pays baltes.

Je lis parfois dans certains articles que l’Europe ne fait pas bien son travail. Mais je pense le contraire. L’Europe a réussi à rester unie et à maintenir à la fois une position ferme et le dialogue. C’étaient les Européens qui ont fait bouger les choses. En février dernier, j’ai accompagné le ministre M. Fabius, avec les ministres des Affaires étrangères allemand, M. Steinmeier, et polonais, M. Sikorski, à Kiev. Leur négociation a été décisive pour arrêter un bain de sang et mettre l’Ukraine sur la voie de la transition démocratique. Nous faisons beaucoup, prenez par exemple le paquet de 11 milliards d’euros d’aide à l’Ukraine. La mise en œuvre du volet politique de l’Accord d’association avec l’Ukraine progresse elle-aussi rapidement. Il s’agit d’une crise très grave modifiant les principes qui fonctionnent depuis 1945 et il est important de faire savoir à la Russie que cette politique va avoir un coût pour elle.

Dans la crise actuelle nous avons la possibilité de suivre la politique étrangère européenne en live. Comment évaluez-vous le fonctionnement du Service européen pour l’action extérieure ? Devrait-il être de quelque sorte modifié ou bien a-t-il prouvé qu’il fonctionne bien ?

Le Service européen pour l’action extérieure représente une grande innovation introduite par le Traité de Lisbonne. Il n’a pas été facile de le mettre en place parce qu’il fallait réunir les représentants du Conseil, de la Commission et des États membres. Je pense qu’il a réalisé des résultats considérables depuis 2010. Il a eu du succès dans le dialogue avec Iran ou dans le cadre des pourparlers entre le Kosovo et la Serbie. Les États membres ont bien entendu des intérêts différents. Je n’ai jamais pensé que le Service européen pour l’action extérieure puisse remplacer les diplomaties des différents pays membres. Il reste à bien articuler les deux pour une politique globale et cohérente.

La France en Afrique

L’une des priorités de la politique étrangère de la France est la région africaine. En ce moment la France intervient au Mali et en République centrafricaine. Êtes-vous à même d’apaiser la crise et de restaurer un certain degré de stabilité ?

Nous n’avons pas eu le choix, nous avons dû intervenir. Le Mali risquait de s’effondrer et en Centrafrique la situation était terrifiante. Il est dans l’intérêt de l’Europe de faire de telles démarches car nous avons certains intérêts en matière de sécurité. Nous avions un avantage grâce à nos bases en Afrique.

Il est important de clairement formuler ce que fait la France, l’UE et l’ONU. L’objectif est que les Africains parviennent à maîtriser leurs crises eux-mêmes. Au sommet UE-Afrique en avril dernier, il était intéressant de voir que les évènements locaux étaient importants même pour nombre d’États membres situés loin de l’Afrique. En République tchèque, lors de mes entretiens avec les parlementaires et mes interlocuteurs n aux ministères de la Défense et des Affaires étrangères, il a été très positif de voir qu’ils s’intéressaient aux possibilités d’engagement au Mali. Nous en sommes très redevables à la République tchèque. Je suis très heureux de voir les militaires tchèques dans la mission, aux côtés de soldats français.

La France apprécie-t-elle la participation de l’UE aux conflits africains ?

Oui, beaucoup. Il y a des missions européennes qu’il n’est pas facile à déployer, par exemple les 800 soldats en République centrafricaine. Il est aussi important de voir l’Afrique comme un pays de développement et d’innovation. On parle sans cesse de crises mais il y a également beaucoup d’autres régions africaines qui ont eu du succès en matière de développement.

Lucie Priknerová, Euroskop

Dernière modification : 18/04/2016

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