Henriette Violon-Mayerova - un destin franco-tchèque [cs]

Henriette Violon-Mayerova - un destin franco-tchèque (via Prague Accueil)

Par Hélène Laborde.

C’est l’histoire d’un placard que l’on range au secrétariat du Lycée Français.
C’est l’histoire d’un livre relié comme on le faisait avant guerre et intitulé « Lycée Français de Prague ».
C’est l’histoire d’une photo qui s’en échappe.
C’est l’histoire d’une dédicace au verso.
C’est l’histoire d’un destin franco-tchèque…

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La photographie est là sous mes yeux. En noir et blanc, légèrement sépia, elle représente une femme, en plan américain. C’est une photo posée, prise en studio comme en témoigne le nom dans un élégant logo en relief au coin inférieur droit : « Foto Carola Prague ». Le tirage a été effectué sur un papier épais, du style carte postale comme le confirme d’ailleurs au verso les lignes prévues pour écrire l’adresse et le rectangle imprimé pour coller le timbre. Au bas de la photo, une signature -illisible- à l’encre violette. La femme qui me regarde est jeune, souriante, belle. Elle éclate de vitalité. Elle est coiffée d’un carré légèrement cranté sur le front comme on le faisait dans l’entre deux guerres. Elle pose, et pourtant elle n’est pas figée, les deux mains dans les poches d’une veste un peu masculine sur un chemisier blanc à jabot boutonné jusqu’au cou. Sortie de la poche de poitrine, une pochette, blanche également. Au verso, de la même encre violette que la signature, une dédicace : « souvenir affectueux à mon Alenka » et une date « juin 1932 ». Plus bas d’abord trois lignes en tchèque puis quatre lignes en français de deux écritures différentes. Et le récit devient drame. D’abord les quelques mots en tchèque qui nous apprennent sa mort en mai 1945 et le nom du cimetière où elle est enterrée : le cimetière Sarka. Plus précis le texte en français nous dit : « pendant la révolution de 1945, alors qu’elle brandissait l’étendard français sur son balcon, elle fut tuée d’un coup de fusil par une Allemande ». Qui est cette femme qui nous interpelle par delà plus de 80 années ?

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J’ai le livre, j’ai la photographie, j’ai un ordinateur, l’enquête peut commencer.

C’est le livre qui détient la clef de l’identité de cette femme. Il s’agit des annuaires du « Gymnase Réal Français » comme on appelait autrefois le Lycée Français, de l’année scolaire 1923-24 jusqu’à l’année scolaire 1938-39 qui ont été reliés en un seul volume. Ils contiennent bien sûr la liste des personnels mais aussi des élèves. Le premier travail est donc d’éplucher les listes des élèves de 1932 à la recherche d’une Alenka, la petite fille destinataire de la dédicace. Nous faisons le pari que la petite Alenka est en maternelle ou primaire, sinon il faudra élargir les recherches aux classes de lycée. C’est un travail fastidieux : il y a 275 élèves répartis en 10 classes. Il faut repérer les « Helena » et vérifier si le nom de la maitresse pourrait correspondre à la signature jusque là illisible. Enfin, dans la classe primaire de deuxième B, une petite Helena Gawalowska. Sa maitresse s’appelle Henriette Mayer et soudain la signature prend du sens. C’est elle, la femme de la photographie ! Je remonte le temps et les annuaires m’apprennent qu’elle a été recrutée pour s’occuper d’une classe de maternelle à la rentrée de 1927. Sur la page, une précision supplémentaire : Mayer est son nom de femme mariée car elle apparaît lors de son recrutement sous le nom de Henriette Mayer-Violon. Un prénom et un nom français… Je tourne encore les pages et la retrouve en 1929 : elle est signalée quittant la maternelle pour devenir maitresse à l’école primaire. Je tape à tout hasard le nom d’Henriette Mayerova, Prague sur google et… magie d’internet, des sites apparaissent. D’abord un site tchèque qui répertorie toutes les plaques posées sur les façades de Prague pour commémorer les martyrs de la guerre. Gravés sur la plaque son nom, sa date de décès et surtout sa date et son lieu de naissance. Henriette est née en 1901 à Jarnac. Jarnac ! Cela ne peut pas être une coïncidence ! J’ai déjà croisé cette ville lors d’un précédent article l’année dernière sur les tchèques engagés en France pendant la première guerre mondiale. C’est à Jarnac en avril 1918 qu’a été formé le 22ème régiment des chasseurs tchécoslovaques. Je tape cette fois ci « Henriette Mayer Jarnac ». L’article du journal Sud-Ouest d’août 2010 que je découvre me permet de lever un peu plus le voile. Il y est question de soldats tchécoslovaques qui ont épousé de jeunes Jarnacaises. Il était une fois donc un jeune officier, Anton Mayer qui fit la connaissance dans la boulangerie de la place de l’Eglise d’une jeune et jolie vendeuse, Henriette Violon. Il l’emmène après la démobilisation en Tchécoslovaquie où, précise l’article « elle formera plus de 700 élèves à la langue française et mena durant toute l’occupation de la Tchécoslovaquie une lutte magnifique de l’esprit contre la force ». L’article se conclut ainsi : « Le 5 mai 1945, pendant que l’armée d’occupation faisait ses valises dans la maison en face de chez elle, la femme du général de la Wehrmacht la signalait à un soldat alors qu’elle allait porter secours à des Français déportés, prisonniers de guerre, libérés des geôles nazies. Une balle « dum-dum » (explosive) atteignit à la tête Henriette Mayer qui fut tuée sur le coup. Dans la salle des conférences de l’institut Ernest-Denis, le « tout Prague » fidèle à la « France Terre de liberté » lui rendit un hommage national avec les honneurs militaires le 12 mai suivant et son cercueil fut porté par les nouveaux soldats de l’armée tchèque reconstituée ». Voilà, je n’en n’apprendrai pas beaucoup plus. Le site de la ville de Jarnac me livre une dernière information : une place dans un nouveau lotissement porte le nom d’Henriette-Violon. Je n’ai pas retrouvé la trace de son mari Anton. Je ne sais pas si Anton et elle ont eu des enfants : je n’ai pas trouvé d’élèves portant ce nom dans les listes de classe du lycée. Au secrétariat du lycée, on fouille dans les archives et elle apparaît une dernière fois, au premier rang d’une photographie de classe en 1927-28.

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Il est temps de quitter Henriette. J’ai été heureuse de la croiser et d’avoir tenté avec bien des manques et des lacunes de la faire revivre. Née en 1901, morte en 1945 elle témoigne des liens entre la France et la Tchécoslovaquie et de la douloureuse histoire de la première moitié du XXème siècle.

Je voudrais remercier Anka Velkova et Barbora Kroutvorova du secrétariat du Lycée Français qui ont exhumé le livre et le livret de photographies de classes. Barbora a assuré la traduction du verso de la photographie et a retrouvé le cimetière Sarka, peu connu, autour de l´église de Saint Matěj dans Prague 6 et tenté de localiser sur son site la trace de la tombe d’Henriette.

Merci aussi à Christophe qui m’a apporté ce beau sujet sur un plateau.

Dernière modification : 04/05/2016

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