Interview de bilan de l’ambassadeur Pierre Lévy [cs]

M. Pierre Lévy, ambassadeur de France en fin de mission, indique à Právo : « L’utilisation des armes chimiques est un crime contre l’humanité »

Quotidien Právo, 11 septembre 2013

Auteur : Jaroslav Zbožínek

Q : Monsieur l’Ambassadeur, vous mettez fin à votre mission à Prague à un moment très important et passionnant pour le pays dans lequel vous avez été actif pendant trois ans et demi. Ne regrettez-vous pas de ne plus être là lors des élections anticipées ?

R : Bien sûr que si. Ce sera un moment clé. Mais c’est la vie. J’ai passé ici presque quatre ans et j’ai eu l’occasion de vivre une certaine étape de l’évolution politique de la RT. Lorsque je suis arrivé, il y avait le gouvernement intérimaire de Jan Fischer, ensuite il y a avaient les élections de 2010, le gouvernement Necas, sa chute, et l’arrivée du gouvernement Rusnok. L’élection du président au suffrage direct cette année a également été un moment important dans l’évolution de la démocratie en RT.

Q : Que vous a apporté votre séjour en RT ?

R : Il a réellement été impressionnant être en mission dans un pays qui se trouve au coeur de l’Europe et est un partenaire important pour nous. J’ai vécu des moments importants dans votre pays. Auparavant j’ai pendant longtemps travaillé à Paris où je retourne maintenant pour assumer la direction de l’Union européenne au ministère des affaires étrangères. Depuis Paris, je continuerai à suivre de près la situation à Prague. Ainsi je m’en vais mais pas complètement.

Q : Que vous a donné, à vous personnellement, votre mission diplomatique à Prague ?

R : Quoique nous soyons partenaires au sein de l’UE et que nous ayons une riche histoire commune, c’est toujours un autre pays et une autre langue. J’ai fait des efforts pour l’apprendre mais cela n’a pas toujours été facile. Je garderai en mémoire les événements tels que le décès de Vaclav Havel et ceux des ses collaborateurs de la dissidence, Jiri Dienstbier et Oldrich Cerny, grandes personnalités que j’ai beaucoup admirées et avec lesquelles j’ai eu des relations amicales.

Je ne peux pas non plus oublier le terrible accident du car transportant des collégiens de Reims survenu cette année sur l’autoroute Plzen-Prague. Vos équipes de sauvetage et personnels médico-sanitaires ont travaillé de manière très opérationnelle. Ce drame a inspiré une solidarité exceptionnelle, par exemple les professeurs de français venaient spontanément à l’hôpital pour assurer l’interprétariat et aider les victimes et leurs membres de famille venus de France pour rejoindre leurs enfants. C’est avec une grande émotion que j’ai remercié en juin dernier nos partenaires et amis de l’Alliance française à Plzen. Avec mes collègues, nous ne l’oublierons jamais.

Q : Vous avez eu l’occasion de bien connaître notre pays. Où voyez-vous les plus grandes possibilités de développement de la coopération franco-tchèque ?

R : Les relations bilatérales sont essentielles, on ne saurait les remplacer par les relations multilatérales. L’une de nos priorités communes est la croissance économique, la lutte contre le chômage, le renforcement de la compétitivité. On peut faire bien des choses en développant les échanges commerciaux et la formation de la jeune génération. L’économie est cependant prioritaire. Je suis également économiste et je me réjouis à chaque fois de voir par exemple le logo de la Komercni banka (société-fille de la banque française Société Générale, note de la rédaction), mais aussi ceux de sociétés dans d’autres secteurs comme L’Occitane, Hermès ou Louis Vuitton. Nos pays sont partenaires au sein de l’UE et il est important pour les partenaires de négocier, de se comprendre et d’expliquer les points de vue. S’il n’en était pas ainsi, il y aurait le danger qu’on ne parvienne pas à donner un nouvel élan à l’Europe, stabiliser la zone euro, et à relancer leur croissance économique.

Q : Le fait que le consortium français Areva ait été exclu de l’appel d’offres relatif à l’extension de la centrale nucléaire de Temelin ne portera-t-il pas tort à notre coopération économique ?

R : Le secteur de l’énergie nucléaire est extraordinairement important dans notre coopération. Je ne cache pas que ce qui est arrivé en octobre 2012 (l’exclusion d’Areva, note de la rédaction) m’a très déçu et frustré. Areva est une société reconnue dans le monde, elle sait apporter des solutions et elle a très bien coopéré avec le consortium énergétique CEZ ainsi qu’avec l’industrie tchèque. Y compris avec les autorités tchèques, par exemple en ce qui concerne les tests de résistance des centrales nucléaires et la politique énergétique européenne. Quant à l’exclusion d’Areva, il y a toujours deux points de vue différents. CEZ indique qu’il n’y avait pas d’autre possibilité car Areva n’avait pas respecté certains critères. Alors qu’Areva nous dit : nous sommes d’un autre avis. C’est réellement un grand dommage. La France s’applique au profit de la poursuite de l’énergie nucléaire. Areva a porté recours contre sa disqualification et la procédure est en cours. J’espère que l’on parviendra à trouver une solution satisfaisante pour les deux pays et pour l’avenir de l’énergie nucléaire en Europe.

Q : Le président François Hollande a annoncé un recul partiel de l’atome ce qui a été un peu surprenant compte tenu du fait que la France produit 80% de son électricité dans des centrales nucléaires. Pourquoi voulez-vous remplacer ces ressources ?

R : Naturellement, nous ne voulons pas renoncer totalement au nucléaire, nous considérons comme important de procéder à une certaine transformation énergétique. Il est nécessaire de limiter la part des émissions d’oxyde de carbone, d’avoir plus de ressources renouvelables et de réagir à d’autres besoins pressants dans le domaine de l’énergie. Il s’agit d’une adaptation de base de notre mix énergétique. Il n’est pas nécessaire de demeurer inerte.

Q : La France s’engage très fortement contre le régime du président syrien Bachar al-Assad et tout comme dans le cas de la Libye à l’époque de Mouammar Kadhafi fait pression en faveur d’une intervention militaire. Ceci est en contraste strict avec le refus de votre pays de l’invasion en Irak en 2003. Pourquoi ce changement de position essentiel ?

R : Le président Hollande nous a dit récemment, à nous ambassadeurs de France, et ce très gravement, clairement et résolument, que la France assumera sa responsabilité. Nous estimons que l’utilisation des armes chimiques par le régime syrien est inacceptable. C’est un crime contre l’humanité. Dans le courant du conflit syrien plus de 100 mille personnes on déjà été tuées et l’utilisation des armes chimiques est une violation des conventions internationales. La France est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.

Ayons bien à l’esprit qu’il y a l’obligation de responsabilité collective ainsi que vis-à-vis de nos valeurs. Pour ce qui est de l’Irak en 2003, c’est une autre question. Le président Hollande a déclaré qu’en Syrie, il ne s’agit pas d’en arriver à un changement de régime mais de donner une réponse adéquate et ciblée, un acte très sérieux. De surcroît, il ne s’agit pas en Syrie d’y envoyer des unités terrestres.

Comme vous vous en souvenez, la France a été très stricte dans le cas de l’Irak. Nous avons critiqué la politique américaine et nous avions une bonne raison pour le faire. Mais je ne veux pas revenir au passé. Aujourd’hui, nous avons des éléments qui permettent que nous considérions avec certitude que l’armée syrienne a recouru aux armes chimiques. Naturellement, maintenant nous attendons le rapport des experts de l’ONU, mais celui-ci doit donner la réponse à la question si ces moyens ont été oui ou non utilisés mais pas qui les a utilisé.

Q : A quel point sont crédibles vos preuves que les armes chimiques ont été réellement utilisées par le régime de Bachar al-Assad ?

R : Nous avons beaucoup de connaissances de la part de notre service de renseignements et celles-ci nous montrent que l’on a eu recours au gaz sarin et ce moyennant certains vecteurs. Les documents respectifs ont été déclassifiés et publiés sur internet. Il existe aussi nombre de reportages de journalistes des médias mondiaux, comme Le Monde, qui travaillent sur place. Tout ceci nous conduit à la conclusion susmentionnée.

Dernière modification : 19/09/2013

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