M. Pierre Lévy a reçu la médaille Alois Rašín (VŠE) [cs]

Discours de Pierre Lévy, ambassadeur de France en République tchèque, à la remise de la médaille Alois Rašín à l’Ecole des hautes études économiques de Prague (VŠE), le 6 septembre 2013.

Monsieur le Ministre, (Monsieur Jan Fischer, ministre des finances)

Monsieur le Recteur,

Monsieur le Président, (Monsieur Jacques Comby de l’Université Lyon III Jean Moulin)

Mesdames les vice-Rectrices,

Mesdames et Messieurs les Doyens,

Chers lauréats de l’IFTG,

C’est avec un grand plaisir que je me trouve aujourd’hui dans ce cadre imposant de l’université supérieure d’économie de Prague pour recevoir la distinction – la Médaille Alois Rašín - que la faculté de relations internationales et l’Institut franco-tchèque de Gestion ont proposé de me voir remettre et que le conseil scientifique et le sénat universitaires – les plus hautes instances de la VŠE - ont approuvé. Sachez, Monsieur le Doyen Muller, que je suis très impressionné par ce rappel des coopérations de votre université avec mon pays et très touché par la laudatio que vous venez de prononcer, tout particulièrement par le fait d’être le premier diplomate en poste à Prague à être ainsi honoré. En vous exprimant ma gratitude personnelle, je tiens à associer la reconnaissance de celle qui est encore pour quelques jours « mon » ambassade pour la coopération exemplaire que nous avons mené avec votre université depuis plus de deux décennies. A travers nous, c’est la France qui est distinguée.

Je voudrais, en effet Monsieur le Recteur, saisir cette occasion, en présence de Monsieur le Président Comby et de tous les collègues universitaires français et tchèques, pour redire que l’inscription dans la durée de cette coopération universitaire exemplaire dont nous fêtons cette année les vingt-trois ans d’existence - et dont le produit fini, si j’ose dire, sont les lauréats qui sont parmi nous ce jour - est d’abord le fruit d’une implication sans faille, de tous vos collègues. Je pense en particulier à Madame Machkova et à Monsieur Wissler, maître de conférences de l’Université Lyon III, université qui assure la coordination du programme. L’IFTG comme filière universitaire était il y a 20 ans un défi académique mais surtout – disons le franchement- c’était un pari sur l’avenir. La VŠE et les établissements français, soutenus financièrement par cette ambassade, ont relevé ce défi avec succès. Nous vous en sommes très reconnaissants. Je suis certain que les chefs d’entreprise ici présents, qui recrutent des diplômés de la VŠE, éprouvent le même sentiment.

Recevoir une distinction universitaire prestigieuse, qui plus est dans ce pays où j’aurais passé près de 4 années, est pour moi à la fois un motif de fierté mais également une occasion de s’interroger sur sa signification. Alois Rašín a su, dans une période troublée, doter sa chère patrie pour laquelle il s’était résolument engagé, - au point d’être emprisonné plusieurs fois, dont en 1915 accusé d’être un « espion français » -, d’une monnaie stable et pérenne. Cet économiste, premier ministre des finances de la jeune Tchécoslovaquie a en effet bon nombre de messages à délivrer à notre époque pleine d’interrogations sur le rôle de la monnaie et le rôle des économistes. Bien au-delà de la théorie monétaire, l’action obstinée d’Alois Rašín nous renvoie à la réflexion sur une question majeure : l’importance de la confiance et de la légitimité démocratique comme fondements des institutions monétaires. Plus fondamentalement, elle illustre de manière éclatante la célèbre formule de Dostoïevski « la monnaie, c’est de la liberté frappée ». Les Tchèques le savent peut être encore plus que d’autres nations, compte tenu des vicissitudes de leur histoire.

Lorsqu’il crée en février-mars 1919 la couronne tchèque, Rašín agit sur un champ de ruines. La création de cette nouvelle monnaie se fait alors sans banque centrale, elle ne sera créée qu’en 1926. En l’absence d’actif, - l’or est à Vienne-, il doit très vite instaurer un contrôle des changes drastique pour isoler la circulation monétaire de la jeune République tchécoslovaque de celle des pays qui constituaient l’Ancien Empire. Surtout pour obtenir des devises, seul moyen de couvrir efficacement la circulation fiduciaire, il pratique une politique de déflation équilibrée, savamment dosée entre une contraction de la demande et une hausse des impôts qui dégageront vite des excédents extérieurs. Joseph Schumpeter, universitaire reconnu et oracle de l’économie de ces années vingt, l’accable de moqueries. Rašín n’aurait rien compris à l’économie et à ses mécanismes. Et pourtant, alors que le mark allemand et la Gulden autrichienne s’enfoncent progressivement dans l’hyperinflation, la réforme monétaire de Rašín fonctionne et impressionne tout le monde.

Point de recette miracle ou de technique alambiquée. Rašín – et Masaryk dont il convient de ne jamais oublier le rôle qu’il a joué dans cette renaissance – ont misé sur la stabilité et la confiance, éléments essentiel du succès d’une politique économique réussie. La confiance bâtie sur le patriotisme des Tchèques et des Slovaques envers leur nouvelle patrie, mais également une confiance qui attire les capitaux des pays voisins –Allemagne, Autriche, Pologne, Hongrie- fuyant les troubles politiques et sociaux qui affectent leurs pays et qui placent leurs avoirs à Prague, capitale d’un pays résolument démocratique et stable. Cette leçon de Rašín – bien sûr pas transposable dans notre contexte – mérite cependant toute notre attention et renvoie à des débats, eux, très contemporains. Vous connaissez mon goût pour le débat d’idées. Je garde un grand souvenir de ceux à la VŠE. Permettez-moi d’évoquer ceux qui, pour des raisons à la fois professionnelles et personnelles, me touchent le plus.

1er débat : la question de la nature de la science économique et plus fondamentalement sa relation au réel. Je sais que je m’engage sur un terrain dangereux devant un aréopage d’universitaires dont bon nombre sont économistes. Jusqu’à il y a quelques années, les sciences économiques passaient pour la seule discipline des sciences sociales à pouvoir prétendre au statut de science véritable, science dure au sein d’une science molle, science expérimentale à défaut d’être une science exacte. Cette prétention est aujourd’hui – à tort ou à raison – discutée. Je n’entrerai pas dans ce débat qui nous conduirait très loin. Les réflexions convergent cependant pour reconnaitre l’importance du pluralisme et de la multidisciplinarité afin de mieux saisir les réalités économiques : pluralisme des approches conceptuelles, pluralisme des points de vue, pluralisme enfin des disciplines car l’économie doit se fertiliser au contact des sciences sociales.

Mon attirance pour l’économie, que j’ai beaucoup étudiée et un peu enseignée, tiens à ces notions si vivantes, si présentes au quotidien : l’allocation de ressources rares, la valeur, les préférences individuelles et collectives, l’incertitude du futur, la confiance dont j’ai parlé. En simplifiant, l’exercice consiste à conceptualiser ces comportements dans des fonctions, à les incorporer dans des modèles, passer de l’individuel au collectif, du micro au macro, de la réalité à la perception ; enfin, ne pas oublier que derrière les agrégats, il y a de la pâte humaine, des hommes et des femmes, actifs ou chômeurs, de la réussite, de la souffrance.

En définitive, il s’agit d’être en prise sur le réel. Comme l’écrivait Alain Barrère, ce grand économiste postkeynésien, « les déséquilibres économiques sont partout dans les faits ; aussi l’équilibre s’est-il réfugié dans les cours d’économie et les discours politiques ».

J’en viens ainsi au 2ème débat : la science économique et les crises. Là aussi l’exemple de Rašín, au sortir du cataclysme de la première guerre mondiale, est éloquent. Au fil du temps, j’observe une constante : la science économique a avancé au fil des crises. La macro-économie est née avec la grande dépression et la révolution keynésienne. La stagflation des années 70 a vu l’émergence du monétarisme et de la théorie des anticipations rationnelles. La crise actuelle, longue et profonde, qui s’apparente aussi à un changement de monde, aura sans doute un impact conceptuel très profond, par exemple sur les relations entre la sphère réelle et la sphère financière.

Dans un tel contexte, les économistes se retrouvent au premier plan, dans une situation singulière et paradoxale.

- D’un côté, ils sont mis en cause. Ont-ils failli à leur rôle ? N’ont-ils pas rien vu venir ? Nous l’avons vu très explicitement lors de la crise de 2007-8 dont nous ne sommes toujours pas complètement sortis, la confiance dans les économistes est souvent l’objet d’attaques injustes et faciles. Les critiques sont aussi parfois fondées. La crise aura été certes l’occasion d’une leçon d’humilité pour la profession puisque beaucoup d’entre eux ont vu certains risques – marché immobilier en surchauffe, déficits courants symptôme d’une dépendance exagérée aux financements extérieurs, beaucoup cependant n’ont pas su décrypter clairement les conséquences de ces déséquilibres, leurs canaux de transmission. Il faut reconnaitre aussi que les décideurs politiques n’ont parfois pas pu ou voulu les entendre. Il y a aussi des exemples frappants. Je pense à celui récent du théorème selon lequel "la croissance d’un pays commence à ralentir une fois que son endettement représente plus de 90% de son PIB". Telle était la conclusion d’une étude menée en 2010 par deux économistes de Harvard, Rogoff et Reinhart. Invoquée par les partisans de l’austérité, cette étude est aujourd’hui largement remise en cause depuis que trois économistes de l’université du Massachussetts ont eu accès aux données utilisées par les auteurs et affirment que les résultats sont biaisés à cause d’une erreur de calcul sur Excel. Nous touchons là au débat central dans l’Union européenne et au-delà sur le bon policy mix entre consolidation budgétaire et soutien à la croissance.

- D’un autre côté, ils sont très sollicités par nos gouvernants, en cette période où les enjeux économiques sont déterminants. Dans nos pays, il existe des instances et conseils divers à cet effet. C’est bien évidemment salutaire, pour autant que leurs travaux soient utilisés, ne serait-ce que pour servir de base au débat politique. De ce point de vue, nous avons évité dans la gestion de la crise déflation et protectionnisme, tirant les leçons des erreurs des années 30.

A mon sens, ils ont aussi une responsabilité à assumer pour faire la pédagogie du monde. Chez nos peuples, la vision dominante du monde est brouillée et anxiogène. Ils ont des perceptions contradictoires d’une planète à la fois globale et émiettée, une impression de tourbillon, de vertige, d’interdépendances non maîtrisées, d’un espace de décision à l’échelle mondiale où se dilueraient les choix nationaux ; autant d’éléments qui se rajoutent aux préoccupations très concrètes, d’ordre interne. Il est significatif que cette notion de mondialisation regroupe et résume toutes nos peurs, parfois à raison et souvent à tort, en particulier quand elle est assimilée à l’Europe.

3ème et dernier débat : les choix de politique économique. D’une manière générale, le praticien que je suis préfère parler d’économie politique plutôt que de science économique. Je trouve que cette formule reprend mieux compte d’un aspect essentiel, celui de l’épreuve des faits, du test de la réalité, incontournable. C’est toute la question de l’acceptabilité sociale, de la faisabilité politique des choix de politique économique. Question centrale dans l’Union européenne mais aussi de plus en plus dans les grands pays émergents. Pour rester sur l’Europe, les plus beaux mécanismes européens ou raisonnements économiques seront vains s’ils n’embrayent pas sur deux exigences incontournables :

- d’une part, celle de trouver un sentier de convergence crédible, propre à chaque économie, avec un réglage assurant à la fois l’assainissement des finances publiques et le soutien à l’activité. Il importe aussi d’appréhender la stratégie économique à l‘échelle de la zone euro compte tenu des interdépendances.
- d’autre part, celle d’assurer la légitimité politique des efforts. Que vaudrait le meilleur des traités si les peuples descendent dans la rue. La démocratie ne se court-circuite pas. Le vote des budgets par les parlements nationaux, dont l’impôt, la ratification des traités, les élections nationales sont autant d’étapes, – heureusement-, inévitables. De même, la règle de droit, le théorème économique, aussi nécessaires soient-ils, ne sauraient se substituer à la politique. Ce n’est en aucune manière affaiblir la discipline nécessaire pour renforcer la gouvernance de la zone euro et de l’Union européenne. C’est au contraire conférer à ces mécanismes toute leur crédibilité.

J’en viens ainsi à exprimer une conviction majeure : c’est la force de l’adhésion politique qui permet de faire accepter les efforts par nos peuples, de ne pas offrir que du sang, de la sueur et des larmes mais un espoir mobilisateur. Nous retrouvons Alois Rašín.

Voilà quelques réflexions personnelles qui je l’espère auront intéressé nos jeunes diplômés de l’IFTG. Quel meilleur exemple d’intégration entre nos deux pays que cette reconnaissance mutuelle d’enseignements donnés par des universitaires de pays différents, sanctionné par l’octroi d’un diplôme national français reconnu dans toute l’Europe. Pouvait-on imaginer cela il y a 20 ans ! La volonté d’équipes pédagogiques motivées, l’adaptation du produit académique – dans son contenu aux besoins des futurs étudiants, et surtout à la demande des entreprises dont les besoins sont en constante évolution, aux inflexions du marché du travail, en République tchèque et plus largement en Europe ont été décisifs.

En renouvelant ma gratitude à tous les acteurs de cette formation, et plus généralement à la VŠE d’abord pour cette distinction qui m’est accordée mais aussi pour l’excellence des coopérations avec la France, je forme le vœu que notre coopération universitaire bilatérale puisse affronter sereinement les nouveaux défis que l’Europe du savoir et ses nouvelles exigences universitaires requièrent dans un espace académique et professionnel toujours plus ouvert sur le monde.
Pour moi, impliqué dans les affaires européennes, dont l’élargissement, depuis longtemps, ce fut un réel bonheur de constater la réussite formidable de votre pays plus de 20 ans après la dislocation du bloc de l’est et son retour en Europe. Des réalisations comme l’IFTG en sont une contribution très vivante. Il faut le dire et le redire en ces périodes de doute. Je partirai de Prague sans vraiment vous quitter car mes nouvelles fonctions de directeur des affaires européennes à Paris me conduiront à continuer de suivre attentivement les développements dans votre pays et à travailler avec mes partenaires tchèques dont beaucoup sont devenus des amis.

Le centenaire de la couronne tchèque sera célébré en 2019, c’est-à dire, au rythme européen, après demain. Que vous souhaiter ? Certainement de célébrer un instrument de souveraineté qui a traversé avec succès les turbulences de l’histoire. Peut-être aussi de le partager, - et non de l’abandonner-, pour faire le choix de rejoindre la zone euro. Je m’arrête là car le diplomate reprend immédiatement le dessus et je ne me permettrais pas de prendre parti dans ce débat crucial. Je dirai simplement que nous avons besoin d’une République tchèque pleinement impliquée dans la construction européenne. Elle restera ainsi fidèle à son histoire et à sa géographie, au cœur de l’Europe, et cohérente avec ses intérêts politiques et économiques. Et, sans vous, l’Europe ne serait pas elle-même.

Dernière modification : 11/09/2013

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