Remise de l’Ordre National du Mérite à M. Jaroslav Lobkowicz

Discours de l’Ambassadeur de France M. Pierre Lévy à l’occasion de la cérémonie de remise de l’Ordre National du Mérite à M. Jaroslav Lobowicz

Le 25 juin 2013
Palais Buquoy

Monsieur le Député, cher Jaroslav,
Monsieur le Vice- Premier Ministre, Ministre des Affaires étrangères,
Madame, chère Elisabeth,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

C’est un grand plaisir pour moi de vous recevoir au palais Buquoy, dans ce cercle familial et amical que vous avez choisi, pour vous honorer dans l’ l’Ordre National du Mérite en vous élevant au grade de commandeur.

Ce lieu, vous le connaissez bien, vous y avez été souvent convié, avec votre épouse Elisabeth et les vôtres. J’ignore si les Lobkowicz fréquentaient les Buquoy dans leur demeure praguoise, mais j’imagine que certains de vos aïeuls vous ont précédé ici même, en d’autres temps. Parmi ces portraits de famille qui nous regardent, il y a sans doute beaucoup de parents et d’alliés, témoins heureux d’assister à cette cérémonie.

Je viens d’évoquer le passé. Vous en conviendrez, en cette circonstance solennelle, comment ne pas souligner le haut lignage auquel vous appartenez ? Les Lobkowicz et Prague, les Lobkowicz et la Bohême, les Lobkowicz et l’Europe. Que d’histoire, de personnages, de monuments pourrais-je citer pour parler de votre illustre Maison ! Qu’il me suffise ici de dire que son histoire est intrinsèquement liée à celle des pays tchèques, et de la Bohême en particulier, depuis ses fondations jusqu’au présent auquel elle continue d’apporter sa contribution.

En réfléchissant au parcours qui est le vôtre, c’est l’histoire tchèque moderne que je vois se dérouler et même, au-delà, l’histoire de l’Europe centrale, avec ses hauts et ses bas, ses lumières et ses ombres. Nul n’est donc besoin de remonter loin dans votre histoire familiale ; votre vie témoigne pour elle-même, il se trouve qu’elle est en accord avec la longue présence des Lobkowicz dans ce pays.

Les mots que je viens de prononcer sont forts. Epouser l’histoire de son pays en vivant sa vie…qu’est-ce-à dire ? Vous seul le savez vraiment, avec vos proches. Vous seul savez comment porter un patronyme signifiant, un nom qui vous dépasse, en provoquant l’admiration, le respect, le rejet, voire la persécution. Vous seul savez ce que coûte une destinée telle que la vôtre, marquée, découpée, dirais-je, par des enchaînements historiques redoutables. Chacun avance, trébuche, se relève, et finalement découvre, construit ou reconstruit, en se retournant sur les années passées, une cohérence. J’imagine votre impatience, votre agacement peut-être, lorsque vous recevez des témoignages d’admiration à cause de ce parcours : la persécution, l’exil, le retour, le recommencement…On parle trop légèrement de ces choses-là et nous, observateurs extérieurs qui avons eu la chance de vivre au plein air de la liberté, ne mesurons pas toujours ce que signifie concrètement d’avoir « épousé l’histoire de son pays », surtout ici.

Alors permettez-moi seulement de rappeler quelques repères, parlants dans leur vérité.

Vous naissez en août 1942 aux heures sombres du Protectorat de Bohême-Moravie, en Bohême de l’Ouest, sur cette frontière linguistique germano-tchèque où se tient la ville de Plzen. Votre maison c’est le plaisant château familial de Křimice, à l’ouest de Plzen. Quatre ans auparavant, les Lobkowicz de Křimice, avec d’autres, signent solennellement une déclaration d’allégeance à la Tchécoslovaquie. Ce geste courageux détermine ce que va être votre vie dans les années à venir.

En effet, après mille tracas, l’occupant allemand exproprie votre famille. Autant dire qu’après des siècles de tranquillité, c’est un cycle bien connu de l’histoire de Bohême qui se répète : l’heure des confiscations est venue. Mais voici que 1945 annonce la libération et je me demande quels sont vos souvenirs réels ou imaginaires de ces années où tout bascule. Car l’armée rouge entre bientôt à Plzen sur les pas de l’armée américaine à laquelle elle se substitue. La mise au pas prendra trois ans. En 1948 c’en est fait de la liberté retrouvée. Vous avez 6 ans lorsque le rideau de fer tombe et vous coupe de l’Ouest. A la collectivisation de vos biens succède la persécution et les privations de toutes sortes. Vos parents sont réduits à la pauvreté. Qui écrira un jour la grandeur de cet exil à la fois subi et consenti ?

Vous voici donc prisonnier intérieur, avec les vôtres. Entre 1948 et 1968, ce sont vos années d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, bref le socle de votre existence qui se construit. On vous interdit l’accès aux études supérieures, comme à beaucoup d’autres dont les origines sociales ne convenaient pas au régime ; vos années de formation sont brèves, elles s’effectuent sur le tas, et dans une filière qui n’est pas vraiment une spécialité chez les Lobkowicz : vous devenez un orfèvre en matière de montage et de réparation de télévision.

Puis vient 1968 et cette décision personnelle, familiale peut-être, de gagner l’Allemagne. Là encore une césure, douloureuse probablement. Vous arrivez dans cette Bavière qui, 20 ans plus tôt, avait accueilli les cohortes des populations allemandes expulsées de Bohême et de Moravie. C’est un nouveau départ, qui rime pour vous avec la fondation d’une famille. Une note heureuse donc. Entre 1968 et 1993 votre vie se déroule à Munich. Elle commence par des études en électro-technique à la prestigieuse Technische Universität. Le système allemand qui combine la pratique professionnelle et les études vous a sans doute convenu. Vous voici bientôt embauché chez Siemens.

Parallèlement à tous ces développements, voici que votre lien avec la France se construit. Bien sûr, les choses ne se produisent jamais tout-à-fait par hasard. Du côté maternel, vous avez des racines françaises ; on trouve parmi vos ancêtres, paraît-il, une étonnante galerie de portraits. Par les Beaufort-Spontin, vous touchez aux Talleyrand et au parlementaire Le Peletier de Saint-Fargeau, celui-là même qui vota la mort du Roi en 1793 et qui fut assassiné pour ce choix...

Revenons en Bavière. Vous y rencontrez votre future épouse, Elisabeth, une jeune française. Grâce à elle, votre lien personnel avec mon pays se consolide, d’abord avec sa langue. Je ne puis m’empêcher de systématiquement demander à un étranger comment il est venu à apprendre le français. Mais je le fais toujours avec une certaine gêne. Car je sais la part d’intime derrière ce choix avec souvent la responsabilité d’un être aimé pour une vie ou un jour. C’est donc à l’Alliance française, - j’y reviendrai-, que vous commencez à l’apprendre et visitez notre pays. Mais, bien entendu, vous maintenez forte et vive la relation avec votre cher Křimice, où résident vos proches. Votre épouse se rend auprès d’eux et se fait en quelque sorte le témoin de leur captivité. Vous aidez dans la mesure où le régime vous le permet. Il faut dire qu’il vous y encourage, car il se sert généreusement au passage et vous tient à l’oeil. De votre côté, vous comprenez ce que bien peu veulent comprendre à l’Ouest : l’absurdité du totalitarisme, sa dangerosité aussi. La Bohême de l’Ouest s‘est transformée en camp retranché, attendant l’attaque de l’OTAN. Vous savez tout cela. Pendant ce temps, dans la Franconie au nord de Munich, on s’active au château de Steinfeld où un certain Karel Schwarzenberg accueille les dissidents tchèques et combat pour les droits de l’homme.

Puis, avec la régularité d’un sismographe intervient une nouvelle rupture. 1968 avait succédé à 1948, voilà que la fin 1988 répond à 1968, les fameuses dates "en huit", pour reprendre l’expression de l’historien Antoine Mares. Ne craignez rien, je ne remonterai pas aujourd’hui à 1618 et 1848. Le changement est formidable. Et cette grande histoire a un impact direct et personnel pour vous. Vous prenez un peu de temps avant de rentrer au pays. Křimice est restitué, il vous attend, ainsi que Plzen et Prague. Et vous répondez à cette injonction, venue du fond des âges. Il faut donc vous établir à nouveau, reprendre possession des terres familiales, les faire fructifier : agriculture, forêts, entreprises agroalimentaire, autant d’activités bien éloignées de votre métier d’ingénieur.

Elles vous mettent en contact avec le milieu local et logiquement vous conduisent à envisager un engagement actif dans la cité. Vous entrez donc en politique. Premiers mandats électoraux, au conseil municipal de Plzen, puis à la Chambre des Députés à Prague, où vous êtes élu en 1998 et en 2002, puis une 3e fois en 2010, après une courte interruption de quatre années….

Mais il y a un autre aspect de votre engagement que je souhaite évoquer ce soir, car c’est aussi à ce titre que mon pays a souhaité reconnaitre vos mérites et vous distinguer. Je veux bien sur parler de votre fonction de Président du conseil d’administration de l’Alliance Française de Plzen. Ce réseau d’Alliances est essentiel dans notre dispositif culturel en République tchèque. Il est d’autant plus précieux qu’il repose sur le bénévolat, vous en êtes, si j’ose dire, la preuve vivante. Je voudrais donc vous exprimer ma reconnaissance pour votre engagement pour cette Alliance, avec ceux qui ont été à vos côtés, - je pense en particulier à Madame Belohlavkova. Cette Alliance, une des premières fondées en Bohême à la fin du XIXème siècle est ancrée dans notre histoire commune. Paul Claudel, alors Consul général à Prague entre 1909 et 1911, la qualifiait d’exemplaire. Nous avons pu nous mêmes nous rendre compte, en avril dernier lors du terrible accident de car, survenu à Rokicany, de l’importance de cette Alliance, du réseau local qu’elle est parvenue à tisser. Et en arrivant à l’hôpital, au matin de ce drame, c’est votre fils Vladimir, son épouse et son enfant dans sa poussette que j’ai retrouvés, à nos côtés. Comme vous le savez, j’étais récemment à Plzen pour remercier ceux dont la solidarité et l’efficacité nous ont permis de surmonter cette épreuve sur place et ici dont le ministre Schwarzenberg qui a été le premier à m’appeler au téléphone. C’est le meilleur signe de vivacité pour une alliance que d’être inséré dans un tissu culturel et social. Elle vous doit beaucoup.

Ai-je bien résumé les choses ? Je n’ai fait qu’évoquer leur surface. Et pourtant qui ne devine la profondeur de votre expérience et la force de votre témoignage. Vous avez des vies multiples, comme beaucoup de vos compatriotes, éminents ou sans grade, célèbres ou inconnus. Ces itinéraires me touchent beaucoup tant ils appartiennent à notre histoire commune, concernent nos valeurs, le combat pour la démocratie, les droits de l’homme, la diversité culturelle, sans oublier l’Union européenne. Notre Europe est loin d’être parfaite mais, sans elle, nous ne serions pas là ainsi aujourd’hui.

Votre vie, cher Jaroslav Lobkowicz, parle pour elle-même. Aux valeurs qu’elle traduit si abondamment - courage, persévérance, patience et fidélité -, j’en ajouterai une, précieuse entre toutes, qui est celle de la modestie. Vous êtes de ceux qui ne font pas étalage de leurs mérites et qui témoignent par leurs actes. Permettez-moi alors de citer ici votre belle et ancienne devise familiale :
"Popel jsem, popel budu" - ce qui veut dire "cendre je suis, cendre je serai" -, je crois qu’elle dit mieux que tout ce que j’ai voulu exprimer ce soir

Telles sont les raisons pour lesquelles la République française a souhaité vous marquer sa reconnaissance et distinguer vos mérites. Elle honore à travers votre personne et vos engagements, nos valeurs communes et la force des liens entre nos deux pays.

Jaroslav Lobkowicz, au nom du Président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons Commandeur dans l’Ordre national du Mérite.

Dernière modification : 15/08/2016

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